Formes de collaborations dans l'écriture contemporaine des femmes du Canada français
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Qu’est-ce qu’une collaboration ? Quels sont les enjeux de la collaboration littéraire ? Les collaborations sont souvent définies de la même manière, sans complexité, et la définition traditionnelle suggère surtout qu’il s’agit de travailler explicitement avec quelqu’un. Selon David Farkas, un critique littéraire qui s’intéresse aux stratégies collaboratives, il y a quatre façons de collaborer : deux ou plusieurs personnes qui travaillent ensemble sur un document ; deux ou plusieurs personnes qui contribuent à un document ; deux ou plusieurs personnes qui modifient un document ; et une personne qui crée un document avec quelqu’un d’autre en utilisant ses idées (Hill 3). La majorité de ces définitions se comparent à la définition conventionnelle de la collaboration selon le dictionnaire Larousse : « Action de collaborer [c’est-à-dire de travailler en commun], de participer à une oeuvre avec d’autres ». Dans le monde littéraire, il y a de nombreux exemples de collaboration qui s’alignent avec les définitions conventionnelles déjà soulignées. Dans l’écriture des femmes au Canada, considérons, par exemple, L’été avant la mort qui est le fruit d’une collaboration entre France Daigle et Hélène Harbec. Ces deux écrivaines ont travaillé ensemble en partageant la tâche d’écriture ; la voix de chacune est bien présente dans l’oeuvre (Les Éditions du Remue-Ménage, 1986). En littérature populaire, le roman State of Terror de Hillary Clinton et l’auteure canadienne Louise Penny est aussi un exemple assez typique d’un projet d’écriture collaboratif entre deux amies lequel illustre le rôle de l’amitié dans la collaboration (Simon & Schuster, 2021). Momo et Loulou de Mona Latif-Ghattas et Louise Desjardins est encore un autre exemple de collaboration littéraire dans le contexte canadien (Les Éditions du Remue-Ménage, 2004). Cette oeuvre traite de l’enfance des deux auteures dans les années 1950 dans deux pays différents : L’Égypte et le Canada. L’amitié des deux écrivaines a influencé la rédaction de Momo et Loulou, parce qu’elles ont décidé d’organiser la structure de l’oeuvre comme un échange de courriels pour raconter leurs souvenirs d’enfance dans leurs pays d’origine. Mais peut-on élargir cette définition de « collaboration » ? Plus précisément, les collaborations créatives entre femmes peuvent-elles faire partie d’une autre définition de collaboration ou même générer une nouvelle définition ? Susan Rudy, auteure de l’article « Women Who Invite Collaboration », se concentre sur les collaborations littéraires non conventionnelles entre femmes avec le but de reconstruire ou renouveler la définition de collaborations et d’explorer ce qui peut être catégorisé comme « collaboratif ». Rudy construit ses arguments à l’aide d’autres sources secondaires et de plusieurs exemples littéraires ; elle propose qu’il y ait une variété de collaborations atypiques dans l’écriture des femmes au Canada. Elle suggère notamment qu’il ne faut pas avoir deux auteures inscrites dans une oeuvre pour que cela puisse être considéré comme un projet collaboratif (Rudy 24). Elle affirme aussi que les lectrices peuvent faire partie du processus collaboratif en étant invitées à collaborer implicitement par l’auteure. Selon Rudy, un individu peut même collaborer avec un quelqu’un de décédé (28). Ces idées démontrent qu’il y a amplement à découvrir sur les nombreuses formes de collaboration littéraire des femmes. De même, Lorraine York, une historienne littéraire, soutient les idées de Rudy et examine elle-même le processus collaboratif typique dans l’oeuvre Rethinking Women’s Collaborative Writing. Selon York, il n’y a pas une seule façon de définir la collaboration parce qu’elle peut être menée de façons variées. Soulignant l’histoire des collaborations entre femmes, York suggère que les exemples historiques montrent déjà une perspective plus large (6). Un exemple intéressant qu’elle analyse est le texte Educate, Organize, and Agitate : A Historical Overview of Feminist Collaboration in Great Britain and America de Melodie Andrews, une auteure qui se penche sur les mouvements collaboratifs entre femmes. Andrews examine les collaborations entre femmes anglaises de classe moyenne dans le 19e siècle et elle propose que ces collaborations fussent activées par l’amitié. C’est l’amitié qui permettait aux femmes de trouver une identité collaborative ainsi qu’une solidarité nécessaire pour la collaboration (York 6). Ces idées s’alignent avec les caractéristiques de la collaboration identifiées par Rudy dans « Women Who Invite Collaboration ». Comme York, Rudy soutient que l’amitié est un élément intégral de l’acte collaboratif (23). Pour voir comment ces éléments de la collaboration — ses formes multiples et son rapport à l’amitié entre femmes — se manifestent dans divers écrits récents de femmes au Canada français, nous nous pencherons sur trois oeuvres fort différentes. En premier lieu, nous étudierons l’essai « Châtoyants, les morceaux de soi » de Marilou Craft et Chloé Savoie-Bernard, dans l’ouvrage collectif Se faire éclaté.e expériences marginales et écritures de soi et un autre essai écrit par ces deux femmes intitulé « Dans l’ordre et le désordre du secret » publié dans la revue Percées — Explorations en arts vivants. Craft et Savoie-Bernard créent une performance qui reflète une variété d’aspects de leur vie et de leurs expériences en tant que femmes noires artistes, ce qui permet une vaste exploration de formes collaboratives atypiques grâce à l’identité, aux expériences partagées et à la liaison de ces deux femmes par leurs créations artistiques ainsi que par les choix lexicaux. Cette analyse permettra de tenir compte de la notion de « connivence » de Nicole Brossard et son rôle dans le processus collaboratif. Ensuite, on analysera Je veux une maison faite de sorties de secours, un ouvrage collectif édité par Claudia Larochelle et composé d’essais, de lettres et d’illustrations de plusieurs écrivains et critiques, dont Larochelle. Ce volume est un hommage à Nelly Arcan édité par une ancienne amie de l’écrivaine décédée, ce qui nous donnera l’occasion d’explorer les façons variées dont on peut collaborer avec quelqu’un de décédé. On examinera également le lien entre l’amitié et la collaboration. Ce texte permettra ainsi une analyse du croisement entre les critiques et les relations intimes tout en considérant ce que cela apporte à la question de la collaboration. En dernier lieu, on étudiera Les villes de papier de Dominique Fortier. Cette oeuvre hybride entremêle les expériences de Fortier et celles de Dickinson imaginées par Fortier. Elle inclut aussi les poèmes de Dickinson dans l’oeuvre. On considéra donc le rôle des formes d’intertextualités et de l’écriture créative dans la collaboration en touchant sur les façons dont on peut collaborer avec un individu qu’on n’a pas connu et créer un lien avec cette personne. Les trois oeuvres littéraires qu’on analysera dans ce mémoire ont été choisies parce qu’elles représentent les formes de collaborations atypiques et elles contribuent au développement d’une nouvelle définition de la collaboration. Les idées de Rudy et York introduisent de nouvelles approches hors de la norme qui permettent une exploration des techniques collaboratives incluses dans la littérature contemporaine des femmes. Ainsi, à l’aide des théories de Rudy et York, ce mémoire explorera des approches novatrices aux formes de collaborations utilisées dans de nombreuses oeuvres littéraires du Canada français rédigées par des femmes. Cette analyse autorisera aussi une compréhension du processus créatif et collaboratif des femmes auteures du Canada dans la rédaction littéraire. De plus, les textes de Craft et Savoie-Bernard, comme ceux de Larochelle et Arcan, permettront de voir en quoi l’amitié nourrit la collaboration. Pour sa part, la collaboration de Fortier et Dickinson aidera à voir jusqu’à quel point la collaboration peut créer une solidarité entre les générations. Finalement, cette étude permettra d’affirmer les liens diachroniques et synchroniques entre les écrits de femmes.
